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Authors: Philippe Delerm

Tags: #séquences, #plaisirs, #Lang:fr

La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules

 

Philippe Delerm

 

 

LA PREMIÈRE

GORGÉE

DE BIÈRE

 

ET AUTRES PLAISIRS
MINUSCULES

 

récits

 

 

 

 

 

 

 

Gallimard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Éditions Gallimard, 1997.

Table des matières

Un couteau dans la poche

 

Le paquet de gâteaux du dimanche matin

 

Aider à écosser des petits pois

 

Prendre un porto

 

L’odeur des pommes

 

Le croissant du trottoir

 

Le bruit de la dynamo

 

L’inhalation

 

On pourrait presque manger dehors

 

Aller aux mûres

 

La première gorgée de bière

 

L’autoroute la nuit

 

Dans un vieux train

 

Le Tour de France

 

Un banana-split

 

Invité par surprise

 

Lire sur la plage

 

Les loukoums chez l’Arabe

 

Le dimanche soir

 

Le trottoir roulant de la station Montparnasse

 

Le cinéma

 

Le pull d’automne

 

Apprendre une nouvelle dans la voiture

 

Le jardin immobile

 

Mouiller ses espadrilles

 

Les boules en verre

 

Le journal du petit déjeuner

 

Un roman d’Agatha Christie

 

Le bibliobus

 

Frous-frous sous les cornières

 

Plonger dans les kaléidoscopes

 

Appeler d’une cabine téléphonique

 

La bicyclette et le vélo

 

La pétanque des néophytes

Un couteau dans la poche

 

Pas un couteau de cuisine, évidemment, ni un couteau de voyou à cran d’arrêt. Mais pas non plus un canif. Disons, un opinel n° 6, ou un laguiole. Un couteau qui aurait pu être celui d’un hypothétique et parfait grand-père. Un couteau qu’il aurait glissé dans un pantalon de velours chocolat à larges côtes. Un couteau qu’il aurait tiré de sa poche à l’heure du déjeuner, piquant les tranches de saucisson avec la pointe, pelant sa pomme lentement, le poing replié à même la lame. Un couteau qu’il aurait refermé d’un geste ample et cérémonieux, après le café bu dans un verre – et cela aurait signifié pour chacun qu’il fallait reprendre le travail.

Un couteau que l’on aurait trouvé merveilleux si l’on était enfant : un couteau pour l’arc et les flèches, pour façonner l’épée de bois, la garde sculptée dans l’écorce – le couteau que vos parents trouvaient trop dangereux quand vous étiez enfant.

Mais un couteau pour quoi ? Car l’on n’est plus au temps de ce grand-père, et l’on n’est plus enfant. Un couteau virtuel, alors, et cet alibi dérisoire :

— Mais si, ça peut servir à plein de choses, en promenade, en pique-nique, même pour bricoler quand on n’a pas d’outil…

Ça ne servira pas, on le sent bien. Le plaisir n’est pas là. Plaisir absolu d’égoïsme : une belle chose inutile de bois chaud ou bien de nacre lisse, avec le signe cabalistique sur la lame qui fait les vrais initiés : une main couronnée, un parapluie, un rossignol, l’abeille sur le manche. Ah oui, le snobisme est savoureux quand il s’attache à ce symbole de vie simple. À l’époque du fax, c’est le luxe rustique. Un objet tout à fait à soi, qui gonfle inutilement la poche, et que l’on sort de temps en temps, jamais pour s’en servir, mais pour le toucher, le regarder, pour la satisfaction benoîte de l’ouvrir et de le refermer. Dans ce présent gratuit le passé dort. Quelques secondes on se sent à la fois le grand-père bucolique à moustache blanche et l’enfant près de l’eau dans l’odeur du sureau. Le temps d’ouvrir et refermer la lame, on n’est plus entre deux âges, mais à la fois deux âges – c’est ça, le secret du couteau.

Le paquet de gâteaux
du dimanche matin

 

Des gâteaux séparés, bien sûr. Une religieuse au café, un paris-brest, deux tartes aux fraises, un mille-feuille. À part pour un ou deux, on sait déjà à qui chacun est destiné – mais quel sera celui-en-supplément-pour-les-gourmands ? On égrène les noms sans hâte. De l’autre côté du comptoir, la vendeuse, la pince à gâteaux à la main, plonge avec soumission vers vos désirs ; elle ne manifeste même pas d’impatience quand elle doit changer de carton – le mille-feuille ne tient pas. C’est important ce carton plat, carré, aux bords arrondis, relevés. Il va constituer le socle solide d’un édifice fragile, au destin menacé.

— Ce sera tout !

Alors la vendeuse engloutit le carton plat dans une pyramide de papier rose, bientôt nouée d’un ruban brun. Pendant l’échange de monnaie, on tient le paquet par en dessous, mais dès la porte du magasin franchie, on le saisit par la ficelle, et on l’écarte un peu du corps. C’est ainsi. Les gâteaux du dimanche sont à porter comme on tient un pendule. Sourcier des rites minuscules, on avance sans arrogance, ni fausse modestie. Cette espèce de componction, de sérieux de roi mage, n’est-ce pas ridicule ? Mais non. Si les trottoirs dominicaux ont goût de flânerie, la pyramide suspendue y est pour quelque chose – autant que çà et là quelques poireaux dépassant d’un cabas.

Paquet de gâteaux à la main, on a la silhouette du professeur Tournesol – celle qu’il faut pour saluer l’effervescence d’après messe et les bouffées de P.M.U., de café, de tabac. Petits dimanches de famille, petits dimanches d’autrefois, petits dimanches d’aujourd’hui, le temps balance en ostensoir au bout d’une ficelle brune. Un peu de crème pâtissière a fait juste une tache en haut de la religieuse au café.

Aider à écosser des petits pois

C’est presque toujours à cette heure creuse de la matinée où le temps ne penche plus vers rien. Oubliés les bols et les miettes du petit déjeuner, loin encore les parfums mitonnés du déjeuner, la cuisine est si calme, presque abstraite. Sur la toile cirée, juste un carré de journal, un tas de petits pois dans leur gousse, un saladier.

On n’arrive jamais au début de l’opération. On traversait la cuisine pour aller au jardin, pour voir si le courrier était passé…

— Je peux t’aider ?

Ça va de soi. On peut aider. On peut s’asseoir à la table familiale et d’emblée trouver pour l’écossage ce rythme nonchalant, pacifiant, qui semble suscité par un métronome intérieur. C’est facile, d’écosser les petits pois. Une pression du pouce sur la fente de la gousse et elle s’ouvre, docile, offerte. Quelques-unes, moins mûres, sont plus réticentes – une incision de l’ongle de l’index permet alors de déchirer le vert, et de sentir la mouillure et la chair dense, juste sous la peau faussement parcheminée. Après, on fait glisser les boules d’un seul doigt. La dernière est si minuscule. Parfois, on a envie de la croquer. Ce n’est pas bon, un peu amer, mais frais comme la cuisine de onze heures, cuisine de l’eau froide, des légumes épluchés – tout près, contre l’évier, quelques carottes nues brillent sur un torchon, finissent de sécher.

Alors on parle à petits coups, et là aussi la musique des mots semble venir de l’intérieur, paisible, familière. De temps en temps, on relève la tête pour regarder l’autre, à la fin d’une phrase ; mais l’autre doit garder la tête penchée – c’est dans le code. On parle de travail, de projets, de fatigue – pas de psychologie. L’écossage des petits pois n’est pas conçu pour expliquer, mais pour suivre le cours, à léger contretemps. Il y en aurait pour cinq minutes, mais c’est bien de prolonger, d’alentir le matin, gousse à gousse, manches retroussées. On passe les mains dans les boules écossées qui remplissent le saladier. C’est doux ; toutes ces rondeurs contiguës font comme une eau vert tendre, et l’on s’étonne de ne pas avoir les mains mouillées. Un long silence de bien-être clair, et puis :

— Il y aura juste le pain à aller chercher.

Prendre un porto

 

D’emblée, c’est hypocrite :

— Un petit porto, alors !

On dit cela avec une infime réticence, une affabilité restrictive. Bien sûr, on n’est pas de ces rabat-joie qui refuseraient toutes les largesses apéritives. Mais le « petit porto alors » tient davantage de la concession que de l’enthousiasme. On jouera sa partie, mais tout petit, mezza voce, à furtives lampées.

Un porto, ça ne se boit pas, ça se sirote. C’est l’épaisseur veloutée qui est en cause, mais aussi la parcimonie affectée. Pendant que les autres se livrent à l’amertume triomphale et glaçonnée du whisky, du martini-gin, on fera dans la tiédeur vieille France, dans le fruité du jardin de curé, dans le sucré suranné – juste de quoi faire rosir des joues de demoiselle.

Les deux « o » de porto gouleyent au fond de la bouteille noire. Porto, ça roule au fond d’un golfe sombre, avec un port de tête altier de gentilhombre. De la noblesse cléricale, austère, et cependant galonnée d’or. Mais dans le verre, il reste seulement l’idée du noir. Plus grenat que rubis, c’est de la lave douce où donnent des histoires de couteau, des soleils de vengeance, et des menaces de couvent sous le fil du poignard. Oui, toute cette violence, mais endormie par le cérémonial du petit verre, par la sagesse des gorgées timides. Du soleil cuit, des éclats assourdis. Une saveur perverse de fruit mat où se seraient noyés les débordements, les brillances. À chaque lampée, on laisse le porto remonter vers une source chaude. C’est un plaisir à l’envers, qui s’épanouit à contretemps, quand la sobriété se fait sournoise. À chaque coup de langue en rouge et noir monte plus fort le lourd velours. Chaque gorgée est un mensonge.

L’odeur des pommes

 

On entre dans la cave. Tout de suite, c’est ça qui vous prend. Les pommes sont là, disposées sur des claies – des cageots renversés. On n’y pensait pas. On n’avait aucune envie de se laisser submerger par un tel vague à l’âme. Mais rien à faire. L’odeur des pommes est une déferlante. Comment avait-on pu se passer si longtemps de cette enfance âcre et sucrée ?

Les fruits ratatinés doivent être délicieux, de cette fausse sécheresse où la saveur confite semble s’être insinuée dans chaque ride. Mais on n’a pas envie de les manger. Surtout ne pas transformer en goût identifiable ce pouvoir flottant de l’odeur. Dire que ça sent bon, que ça sent fort ? Mais non. C’est au-delà… Une odeur intérieure, l’odeur d’un meilleur soi. Il y a l’automne de l’école enfermé là. À l’encre violette on griffe le papier de pleins, de déliés. La pluie bat les carreaux, la soirée sera longue…

Mais le parfum des pommes est plus que du passé. On pense à autrefois à cause de l’ampleur et de l’intensité, d’un souvenir de cave salpêtrée, de grenier sombre. Mais c’est à vivre là, à tenir là, debout. On a derrière soi les herbes hautes et la mouillure du verger. Devant, c’est comme un souffle chaud qui se donne dans l’ombre. L’odeur a pris tous les bruns, tous les rouges, avec un peu d’acide vert. L’odeur a distillé la douceur de la peau, son infime rugosité. Les lèvres sèches, on sait déjà que cette soif n’est pas à étancher. Rien ne se passerait à mordre une chair blanche. Il faudrait devenir octobre, terre battue, voussure de la cave, pluie, attente. L’odeur des pommes est douloureuse. C’est celle d’une vie plus forte, d’une lenteur qu’on ne mérite plus.

Le croissant du trottoir

 

On s’est réveillé le premier. Avec une prudence de guetteur indien on s’est habillé, faufilé de pièce en pièce. On a ouvert et refermé la porte de l’entrée avec une méticulosité d’horloger. Voilà. On est dehors, dans le bleu du matin ourlé de rose : un mariage de mauvais goût s’il n’y avait le froid pour tout purifier. On souffle un nuage de fumée à chaque expiration : on existe, libre et léger sur le trottoir du petit matin. Tant mieux si la boulangerie est un peu loin. Kerouac mains dans les poches, on a tout devancé : chaque pas est une fête. On se surprend à marcher sur le bord du trottoir comme on faisait enfant, comme si c’était la marge qui comptait, le bord des choses. C’est du temps pur, cette maraude que l’on chipe au jour quand tous les autres dorment.

Presque tous. Là-bas, il faut bien sûr la lumière chaude de la boulangerie – c’est du néon, en fait, mais l’idée de chaleur lui donne un reflet d’ambre. Il faut ce qu’il faut de buée sur la vitre quand on s’approche, et l’enjouement de ce bonjour que la boulangère réserve aux seuls premiers clients – complicité de l’aube.

— Cinq croissants, une baguette moulée pas trop cuite !

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